Pensée #10

Il faudrait se donner ce luxe, inouïe et facile, de se promener dans son propre quartier, d’y marcher d’un pas incertain, hésitant, de décider de le parcourir pour rien, les yeux levés enfin, et lentement. C’est alors que le prodige survient. Et de seulement marcher, sans courir, sans se donner aucune mission précise, fait ressentir la ville telle un peu qu’elle est donnée à celui qui la voit pour la première fois. Comme on ne fait attention à rien en particulier, tout est offert à foison : les couleurs, les détails, les formes, les aspects. La promenade, de marcher solitairement et sans but, fait retrouver cette vision : je vois la couleur des volets ici et quelle tache de couleur cela fait sur les murs, je vois les arabesques délicates de longues grilles noires, je vois la bizarrerie de maisons absolument allongées comme des girafes de pierre et d’autres aplaties, large comme des tortues grasses, je vois la composition des vitrines, je vois, quand je marche au couchant, des façades bleu-gris et des fenêtres orange. J’effeuille ainsi longtemps les rues.