Pensée #41

On ne fait rien en marchant, rien que marcher. Mais de n’avoir rien à faire que marcher permet de retrouver le pur sentiment d’être, de redécouvrir la simple joie d’exister, celle qui fait toute l’enfance. Ainsi la marche, en nous délestant, en nous arrachant à l’obsession de faire, nous permet à nouveau de rencontrer cette éternité enfantine. Je veux dire que marcher, c’est un jeu d’enfant. S’émerveiller du jour qu’il fait, de l’éclat du soleil, de la grandeur des arbres, du bleu du ciel. Je n’ai besoin pour cela d’aucune expérience, d’aucune compétence. C’est précisément pourquoi il convient de se méfier de ceux qui marchent trop et trop loin : ils ont déjà tout vu et ne font que des comparaisons. L’enfant éternel, c’est celui qui n’a jamais rien vu d’aussi beau, parce qu’il ne compare pas. Quand on part ainsi plusieurs jours, plusieurs semaines, ce ne sont pas seulement notre métier, nos voisins, nos affaires, nos habitudes, nos tracas que l’on quitte. Ce sont nos identités compliquées, nos visages nos masques. Plus rien de cela ne tient, parce que marcher ne sollicite jamais que votre corps. Rien de votre savoir, de vos lectures, de vos relations ne va servir ici : deux jambes suffisent, et de grands yeux pour voir. Marcher, partir seul, gravir des montagnes ou traverser des forêts. On n’est jamais personnes pour les collines et les grandes frondaisons. On n’est plus ni un rôle, ni un statut, pas même un personnage, mais un corps, un corps qui ressent la pointe des cailloux sur les chemins, la caresse des hautes herbes et la fraicheur du vent. Quand on marche, le monde n’a plus ni présent, ni futur. Il n’y a plus que le cycle des matins et des soirs. Toujours à faire la même chose tout le jour : marcher. Mais celui qui en marchant s’émerveille (le bleu des pierres dans la lumière d’une soirée de juillet, le vert argent des feuilles d’olivier à midi, les collines violettes au matin) n’a ni passé, ni projets, ni expérience. En lui c’est toujours l’enfant éternel. Je ne suis en marchant qu’un simple regard.